Renée Vivien (1877-1909)
ou le drame de l'absolu

Laureline Amanieux
(in "Vivre en poésie", n° 34, Club des Poètes)


Trente-deux ans, l'âge où l'on rit d'être femme, femme-feu et femme-fleur, loin des tâtonnements de l'adolescence… Trente-deux ans, l'âge où meurt Renée Vivien, terrassée par l'alcool, le manque de nourriture et la névrose. Cette vie avortée sous le signe du génie littéraire, on n'en lit plus que quelques vers gravés sur sa tombe, à l'intérieur de la chapelle néo-gothique que son ancienne amie, la baronne Hélène de Zuylen, fit construire en son honneur au cimetière de Passy. Née Pauline Mary Tarn (voir 1 ci-après), Renée vécut sans cesse à la recherche d'une identité derrière les masques, d'un absolu dans la décevante réalité, et de l'amour à travers des visages de femme qui lui échappèrent et ne lui laissèrent que son propre visage à contempler. Car tout le drame de Renée est celui de l'absolu impossible à atteindre parce que synonyme de fuite et de néant, absolu de la passion qui n'est que la quête de la mort, de l'annulation de soi dans le corps et le cœur de l'autre. Drame de l'amour quand on aime, aimer sans se préoccuper de l'être aimé, juste pour trouver l'entêtante ivresse de la folie qui fait oublier la vie.

Je hume en frémissant la tiédeur animale
D'une fourrure aux bleus d'argent, aux bleus d'opale ;
J'en goûte le parfum plus fort qu'une saveur,
Plus large qu'une voix de rut et de blasphème,
Et je respire avec une égale ferveur
La Femme que je crains et les Fauves que j'aime.

Toute sa vie Renée voulut fuir la réalité et se réfugier dans son monde de rêve, de littérature, sublimation du quotidien et des aventures amoureuses. Femme à la silhouette frêle et discrète généralement vêtue de noir ou de violet, elle semblait avoir rassemblé sa beauté dans "ses lourds et délicates paupières et leurs longs cils noirs" à tel point que la poétesse Lucie Delarue Mardrus disait d'elle que sa personnalité n'apparaissait que lorsqu'elle fermait les yeux. Ce n'est pas anodin quand on sait que toute sa vie s'est déroulée derrière ses paupières closes comme derrière les portes closes de son appartement, véritable sanctuaire oriental.

Ce refus d'affronter le monde extérieur est symptomatique d'une sensibilité presque maladive, d'une personnalité exaltée, éprise du beau absolu mais refusant tout compromis avec le monde extérieur, aimant la vie mais hantée par la mort. Seule la littérature pouvait faire jaillir du vide et de la douleur une eau de vie.  Aussi en neuf années de vie littéraire, Renée publie quinze volumes de vers et de proses, auxquels s'ajoutent six volumes posthumes. Son œuvre est souvent le commentaire lyrique de sa vie mais elle constitue également une sorte de biographie chimérique, lieu du fantasme inassouvi. Celle-ci révèle sa vénération pour la grande poétesse Sapho (voir 2 ci-après) dont elle traduisit et adapta les vers, mais aussi son idéalisme amoureux et mystique (voir 3 ci-après) comme un penchant pour le romantisme noir et décadent du 19ème siècle.

J'adore la langueur de ta lèvre charnelle
Où persiste le pli des baisers d'autrefois,
Ta démarche ensorcelle,
Et la perversité calme de ta prunelle
A pris au ciel du nord ses bleus traîtres et froids.

Ce drame de l'absolu, c'est aussi celui de Narcisse (voir 4 ci-après), si amoureux de sa propre image qu'il s'y noya. Dans l'amour homosexuel, c'est sa propre image que chercha Renée et elle pensa la trouver dans le visage approchant des autres femmes, dans le reflet trompeur que renvoie le miroir, l'eau trouble qui perdit Narcisse. Trois femmes ont marqué au fer rouge son âme : incapable de choisir, elle hésita sans cesse entre l'amour-passion pour Natalie Clifford Barney, ponctué de ruptures et de reprises et l'amour-rêve pour Kérimé (voir 5 ci-après), moins inconstant parce que lointain et impossible à satisfaire. C'est pourtant l'amour-protection qui se révèlera en définitive le plus puissant, pour la baronne Hélène de Zuylen qui veillera sur elle jusqu'au dernier souffle. Mais tous ses amours sont des images de la mort, d'une mort désirée, et Renée les vécut selon un schéma dominatrice-dominée. Elle reproduit un rapport de force en s'attribuant ou en attribuant à la femme aimée le rôle de l'amant. Mais au fond, c'est toujours elle qui se donne la place du page soumis à sa suzeraine. Ses amours tumultueuses avec Natalie la hanteront tout au long de son existence car elle ne cessa d'aimer sa blonde Amazone, Ondine fourbe qu'elle haïssait et vénérait tout à la fois.  Mettant beaucoup plus de gravité mystique dans l'amour que Natalie, Vivien rêvait d'une passion de tous les instants et d'une fidélité à toute épreuve, ce que l'inconstante Natalie ne pouvait lui offrir. La plupart de ses poèmes lui sont dédiés.

Tes yeux bleus, à travers leurs paupières mi-closes,
Recèlent la lueur des vagues trahisons.
Le souffle violent et fourbe de ces roses
M'enivre comme un vin où dorment les poisons…  
Vers l'heure où follement dansent les lucioles,
L'heure où brille à nos yeux le désir du moment,
Tu me redis en vain les flatteuses paroles…
Je te hais et je t'aime abominablement.

Avec Kérimé, c'est au-delà de l'amour, le rêve de l'amour, rêve poétisé que Vivien va vivre et créer. Ce culte envers cette lointaine partenaire se transforme rapidement en culte de l'amour. Une correspondance naquit qui s'amplifia rapidement et devint un véritable dialogue par lettres. Vivien fut séduite et ses cris d'amour ne manquent pas de beauté. Le songe oriental ajouté au piment de l'interdit et du danger, car Kérimé était mariée et cloîtrée dans un harem de Constantinople, enflammait Vivien. Cet amour de loin, comme celui des troubadours, s'alimentait de rêves et d'imaginaire.

Cette nuit, l'obsession est plus forte encore que d'habitude. Je ne puis dormir… à cause de Vous, toujours… Je songe douloureusement que toutes les paroles sont vaines, que seuls les baisers sont immenses et profonds. Je rêve de voir toute la nuit ardente de vos yeux. Je respire les parfums de votre chair… De toute votre chair incomparable… Je rêve d'égarer mes lèvres parmi votre chevelure, pareille à une forêt nocturne. Ma bouche possède enfin votre bouche… ah ! votre bouche tant désirée ! Je vous aime avec passion et avec douceur. Et vous apprenez de moi la ténacité légère des caresses féminines. Je vous apprends tout ce que l'effleurement recèle de hardi et de passionné…et peu à peu, vos lèvres répondent à mes lèvres… Et votre doux corps s'anéantit dans la volupté… Ecrivez-moi. J'ai soif. J'ai soif de vos lettres… et de vous." (Lettres à Kérimé Turkan-Pacha)

Il servait aussi de prétexte pour Vivien pour écrire un long monologue. Elle se donne le beau rôle, celui d'une initiatrice à l'amour lesbien (voir 6 ci-après). La correspondance de Vivien avec Kérimé fait ressortir son indécision amoureuse. On l'y voit sans cesse aller de la très blonde à la divinement brune avec toujours en arrière-plan celle qui représente le seul pôle de stabilité de sa vie, la baronne avec qui elle vivra une relation affective pendant près de six ans. Cette impossibilité de s'installer dans l'amour et la vraie vie, de se faire une place dans une société dont elle ne partageait pas les valeurs essentielles devait fatalement avoir des conséquences tragiques sur l'évolution de sa personnalité.

Je n'ai rien calculé, je suis née ivre et folle,
Au hasard, j'ai semé mon âme et ma parole.
J'ai donné mes baisers, et mes fleurs et mes lais,
Et je n'ai point compris que je me dépouillais…

Renée ne pouvait assumer son être : elle haïssait son corps et détestait ses origines. Elle aura toujours voulu cacher, ensevelir sous les pseudonymes sa réelle identité, éditant sous les noms divers de Renée Vivien, Paule Riversdale ou Hélène de Zuylen. Elle rejetait sa mère comme la mère-patrie, l'Angleterre où elle était née et avait vécu. En effet, sa mère la négligea extrêmement pendant son enfance après la mort de son père, puis fut jalouse des attraits de sa fille et découragea les jeunes gens qui voulaient s'en approcher, ce qui ne l'empêchait pas de rechercher pour elle la compagnie des hommes. Elle laissait ainsi Renée toujours seule : les hommes (voir 7 ci-après) devinrent vite pour elle des démons qui lui volaient sa mère. De même, sa mère lui a refusé son affection et lui donnait à peine de quoi vivre. Elle devint pupille de la nation pour échapper à ses mauvais traitements et dès sa majorité alla s'installer en France, vivre des rentes de son père.

Il lui a toujours fallu être autre tout en cherchant le même, cette obsession du même qu'est l'amour homosexuel, jusqu'à se perdre elle-même et devenir femme factice dans un décor factice. Et toute sa vie est la répétition d'un même cri, écho répété de l'angoisse de vivre (voir 8 ci-après), de la terreur de choisir l'être aimé, de l'horreur de soi. Ses poèmes sont parcourus d'une tension permanente, qui est celle de la tristesse, du regret, de l'angoisse, du sentiment de l'impossible. Colette a souligné la "tristesse élevée" des œuvres de Vivien où "les amies rêvent et pleurent autant qu'elles s'y enlacent." Le bonheur presque toujours se situe dans le passé. Il semble qu'il soit toujours trop tard.

Je m'éveille au milieu d'une forêt de torches
Eteintes froidement dans la froideur du jour,
Songeant à ma jeunesse, à son tremblant amour,
Aux jasmins qui faisaient plus radieux les porches.

Elle cherche sa vérité qui lui échappe sans cesse. Son seul recours est alors de rêver (voir 9 ci-après) sa vie. Femme à l'immense énergie de se détruire parce qu'elle n'a jamais su bâtir, si ce n'est son œuvre littéraire, mais elle avait cessé d'y croire dans les dernières années de sa vie. Quand on n'aime pas son propre corps, on cherche à aimer un autre corps qui lui ressemble mais on refuse complètement la découverte de l'Autre, du double asymétrique qu'est l'homme. On peut lire dans ce refus de l'autre un désir de rester dans l'enfance et dans le monde éthéré des baisers de sœurs, sans doute lié à cette candeur enfantine que ses proches ont si souvent décrite en elle. Mais l'impossible union des corps se traduit par celle des cœurs et les lèvres ne suffisent pas à sceller les âmes.

Toute la poésie de Vivien n'est au fond qu'une répétition de la mort (voir 10 ci-après) et traduit l'hallucination que peut produire la réalité sur une sensibilité féminine particulièrement blessée. L'écriture ne fut-elle pas pour elle une forme d'enfermement ? Plus on approche de la fin et plus toute foi en la gloire littéraire l'a quittée, plus le souffle se fait court, haletant. Le poème devient simple quatrain, bribes, cri d'angoisse sans forme. Dès 1906, elle avoue ses défaites :

Mes vers n'ont pas atteint à la calme excellence,
Je l'ai compris et nul ne les lira jamais…

Mais jusqu'à son dernier jour, Vivien ne cessa de publier ou de préparer des rééditions corrigées de ses œuvres. Toutes ces variantes, ces perpétuelles révisions ne trahissent-elles pas un complexe d'échec ? Sans compter tous ces livres qu'elle signa d'un pseudonyme...

Ce qui caractérise avant tout Vivien en tant que poète, c'est son pessimisme foncier, ce goût des cendres qu'elle retrouve au fond de ses plaisirs, cette fascination un peu morbide de la mort et du néant. En effet, à la recherche de l'éternel féminin, Renée vivait comme les fleurs, tournée vers un soleil amoureux, nourrie de larmes, elle s'est fanée dès que ses illusions n'ont plus pu la nourrir.

(1) Portrait

Pauline Mary Tarn est décédée le 18 novembre 1909 à 6 heures 45 du matin, à l'âge de trente-deux ans, après deux ans de lente agonie où elle ne se nourrissait plus, avait sombré dans l'alcoolisme : troubles de l'estomac, de la vue, paralysie, amnésie. Pourtant elle était une femme belle, intelligente, indépendante pour son époque. Une femme simple, amie sûre, gentille et généreuse (elle fit publier à ses frais les oeuvres de Charles Cros, offrit asile à deux sultanes échappées de leur pays) et amicale, pleine d'attentions pour ses amis, désarmante de candeur ou de perversité feinte. Une femme rêvant d'exotisme et de départ, mais blasée et clamant sa lassitude de tout et de tous. Une femme en proie à la solitude, hantée par d'impossibles désirs et finissant par sombrer dans la névrose et l'alcoolisme. Une femme qui rêvait d'être une seconde Sapho et finit par s'identifier à Anne Boleyn, la reine décapitée. Une femme toujours gaie et riante mais rongée par la tristesse.

Cendres et poussières, Locusta (1902)

Nul n'a mêlé ses pleurs au souffle de ma bouche,
Nul sanglot n'a troublé l'ivresse de ma couche,
J'épargne à mes amants les rancoeurs de l'amour.
J'écarte de leur front la brûlure du jour,
J'éloigne le matin de leurs paupières closes,
Ils ne contemplent pas l'accablement des roses.
Seule je sais donner des nuits sans lendemains.
Je sais les strophes d'or sur le mode saphique,
J'enivre de regards pervers et de musique
La langueur qui sommeille à l'ombre de mes mains.
Je distille les chants, l'énervante caresse
Et les mots d'impudeur murmurés dans la nuit.
J'estompe les rayons, les senteurs et le bruit.
Je suis la tendre et la pitoyable Maîtresse.
Car je possède l'art des merveilleux poisons,
Insinuants et doux comme les trahisons
Et plus voluptueux que l'éloquent mensonge.
Lorsque, au fond de la nuit, un râle se prolonge
Et se mêle à la fuite heureuse d'un accord,
J'effeuille une couronne et souris à la Mort.
Je l'ai domptée ainsi qu'une amoureuse esclave.
Elle me suit, passive, impénétrable et grave,
Et je sais la mêler aux effluves des fleurs
Et la verser dans l'or des coupes des Bacchantes.
J'éteins le souvenir importun du soleil
Dans les yeux alourdis qui craignent le réveil
Sous le regard perfide et cruel des amantes.
J'apporte le sommeil dans le creux de mes mains.
Seule je sais donner des nuits sans lendemains.


(2) Le saphisme

Vivien se référait constamment à Sapho. Elle n'était pas pour elle une mode littéraire ou un refuge contre la brutalité masculine, mais un modèle poétique inégalable, une philosophie de la vie et une véritable religion. Natalie Barney fut la grande prêtresse de cette nouvelle religion car elle fit du saphisme un art de vivre et d'aimer.  Renée et elle rêvaient de réunir autour d'elle un collège de poétesses.

Vivien tenta moins de ressusciter Sapho que d'imposer une Sapho imaginaire, une Sapho 1900. L'antiquité de Vivien procède directement du Parnasse. La Grèce se limite à Lesbos. L'homme en est totalement exclu et sa Sapho doit beaucoup à Baudelaire : c'est une créature révoltée, hantée par le déclin et la mort, angoissée. Vivien se croyait une nouvelle Sapho.

Désireuse de donner en français un équivalent de la strophe saphique, Vivien forgea une strophe de trois vers de onze syllabes et un vers de cinq. Célébrant Sapho et ses amies, elle ne faisait que tenter de ressusciter  par l'écriture des moments de vie avec la Très-Blonde (Natalie). Par-delà l'admiration et l'enthousiasme, l'attitude de Renée vis-à-vis de Sapho traduit sans doute le désir de surmonter un complexe d'infériorité, de s'affirmer supérieure à Natalie en revendiquant pour soi-même une féminité triomphante et de multiples amantes. Elle adapta des fragments, ceux qui correspondaient à ses propres goûts et se livra à une recréation de ses oeuvres. L'interpréter est un vrai psychodrame pour Vivien : elle trouvait en elle à la fois la justification de ses passions et l'occasion de vivre une existence imaginaire.

Prolonge la nuit, Sapho (1903)

Prolonge la nuit, Déesse qui nous brûles !
Eloigne de nous l'aube aux sandales d'or !
Déjà, sur la mer, les premiers crépuscules
Ont pris leur essor.

Garde-nous pourtant, dormantes sous tes voiles,
Ayant oublié la cruauté du jour !
Que le vin de l'ombre et le vin des étoiles
Nous comblent d'amour !

Puisque nul ne sait quelle aurore se lève, 
Apportant le gris avenir dans ses mains,
Nous tremblons devant le grand jour, notre rêve 
Craint les lendemains.

Ah ! gardant la main sur nos paupières closes,
Rappelons en vain la douceur qui nous fuit !
Déesse à qui plaît la ruine des roses,
Prolonge la nuit !


(3) L'amour mystique

Le saphisme de Vivien fut éveillé, développé et fortifié par Natalie Clifford Barney qui joua un rôle absolument décisif. Elle se pose en initiatrice. Le premier soir, la chambre est remplie de lys en l'honneur de Natalie, voulant célébrer des noces mystiques doublées d'une sorte de mort parfumée. Mettant beaucoup plus de gravité mystique dans l'amour que Natalie, Vivien rêvait d'une passion de tous les instants et d'une fidélité à toute épreuve, ce que l'inconstante Natalie ne pouvait lui offrir.  Leurs conceptions de l'amour étaient radicalement différentes et leur relation est marquée par la dialectique attirance/répulsion, désir/crainte, par des supplications, des reproches, des remords, des serments, et un lien de sujétion très fort vis-à-vis de Natalie. Vivien paraît vivre cet amour comme une suite d'adorations puis de récriminations envers Natalie.

Etudes et préludes, Sonnet (1901)

L'orgueil des lourds anneaux, la pompe des parures
Mêlent l'éclat de l'art à ton charme pervers
Et les gardénias qui parent les hivers 
Se meurent dans tes mains aux caresses impures.

Ta bouche délicate aux fines ciselures
Excelle à moduler l'artifice des vers :
Sous les flots de satin savamment entrouverts, 
Ton sein s'épanouit en de pâles luxures.  

Le reflet des saphirs assombrit tes yeux bleus
Et l'incertain remous de ton corps onduleux
Fait un sillage d'or au milieu des lumières.

Quand tu passes, gardant un sourire ténu,
Blond pastel surchargé de parfums et de pierres, 
Je songe à la splendeur de ton corps libre et nu.


(4) Le narcissisme et les masques

Quand on aime une femme, c'est soi-même que l'on cherche à aimer, et l'on use de ce détour illusoire pour rencontrer les contours de son propre corps. Vivien s'affublait de masques, de pseudonymes, car elle cherchait son véritable visage et elle pensait le trouver dans le visage approchant des autres femmes, dans le reflet trompeur que renvoie le miroir, l'eau trouble qui perdit Narcisse.

Etudes et Préludes, Nudité (1901)

L'ombre jetait vers toi des effluves d'angoisse :
Le silence devint amoureux et troublant.
J'entendis un soupir de pétales qu'on froisse,
Puis, lys entre les lys, m'apparut ton corps blanc.  

J'eus soudain le mépris de ma lèvre grossière...
Mon âme fit ce rêve attendri de poser
Sur ta grâce où longtemps s'attardait la lumière
Le souffle frissonnant d'un mystique baiser.  

Dédaignant l'univers que le désir enchaîne,
Tu gardas froidement ton sourire immortel,
Car la Beauté demeure étrange et surhumaine
Et veut l'éloignement splendide de l'autel.  

Eparse autour de toi pleurait la tubéreuse,
Tes seins se dressaient fiers de leur virginité...
Dans mes regards brûlait l'extase douloureuse
Qui nous étreint au seuil de la divinité.


(5) Un amour de loin : Kérimé Turkhan-Pacha

Née en 1876, elle appartenait à la haute société de Constantinople. Très cultivée, élevée à la française, elle brillait dans les salons de la capitale ottomane. Elle s'y distinguait par une réelle beauté. Mondaine, elle appartenait à l'élite intellectuelle dans laquelle les femmes commençaient de changer de mentalité. Elle supportait difficilement les usages anciens de son pays. Avec Vivien, une correspondance naquit qui s'amplifia rapidement et devint un véritable dialogue par lettres. Vivien fut séduite et ses cris d'amour ne manquent pas de beauté. Le songe oriental, ajouté au piment de l'interdit et du danger car Kérimé était mariée et cloîtrée dans un harem de Constantinople, enflammait Vivien.

Dans ces lettres, elle oscille du narcissisme le plus absolu à une sorte d'exhibition sentimentale, destinée à séduire sa correspondante. La lettre est presque pour elle un genre poétique et constitue un vrai roman. On retrouve l'admiration réciproque, l'espérance, la cristallisation. Kérimé représente pour Vivien le mystère, la "belle inconnue", "l'amante cachée"… mais aussi le mythe de l'Orient tel qu'il s'était développé depuis le XVIIIème siècle. Enfin le goût de Vivien pour la Grèce ancienne et particulièrement pour Lesbos va jouer aussi. Constantinople est sur la route de Lesbos. De fait, Vivien associera chaque fois un pèlerinage à Lesbos à une rencontre avec Kérimé.

Lettre n° 55 de Renée Vivien à Kérimé

Ma Très-suave, ma Bien-Aimée unique et merveilleuse, ta lettre a été pour moi comme une pluie de parfums. Tu te souviens encore... Ah ! Ma Douce ! Et moi, qui ne puis t'oublier !  Je souffre longuement, âprement, de tout ce qui nous éloigne l'une de l'autre…alors que mon âme n'est plus qu'un élan  aveugle, qu'un élan éperdu vers toi… Je fus cruelle - et je t'ai meurtrie - parce que je t'aime despotiquement, violemment, impatiemment, parce que je souhaiterais te posséder loin de tous et pour l'éternité. Ma fleur miraculeuse, je suis ivre à jamais de ton parfum... Rien ne me guérira jamais de toi. Je n'ai plus qu'un désir, - hallucinant, mortel, - te revoir, te reprendre, te marquer à nouveau de mon empreinte. Il ne faut pas que tu m'oublies. Tu m'appartiens, Bien-Aimée - par mon droit de conquête - et parce que je te veux pour toujours. Je veux être non seulement l'amant de ton corps - mais l'amant de ton âme mystérieuse. Je veux te faire mienne par le charme et par la douleur de l'amour que tu m'as fait éprouver... Car nulle n'est aussi belle que toi... nulle ne possède tes incomparables yeux de ténèbres chaudes - de désir et de langueur. De t'avoir possédée, il me reste dans l'âme un émerveillement farouche et presque douloureux. Ah ! je t'aime ! Ah ! viens ! Tu sais que je t'attends - et que... bientôt peut-être - je viendrai te chercher.


(6) L'érotisme  

La couleur d'époque imprègne fortement la poésie de Vivien : le mauve, le vert, le blanc, les opales, les béryls et les aigues-marines sont répandus à foison. Des lys, des algues et ces fleurs vénéneuses comme l'aconit, la belladone. Robes, fleurs et bijoux symbolisent la femme aimée autour de qui se créent un décor d'artifice et de mort.  Tout est appel à la sensualité, à l'érotisme dans ce décor 1900. Mais son désir se retourne contre elle-même. Sa poésie exprime avant tout une insatisfaction fondamentale : l'impossibilité de trouver le bonheur en amour, la pluralité de maîtresses, surtout à la fin de sa vie, engendrant la nostalgie de l'amante unique, l'incompatibilité de la chair et de l'esprit, la soif d'inconnu et la lassitude de l'existence quotidienne, la crainte du temps et le regret du passé. Cependant, Vivien évoque le corps et le cœur de la femme comme peu de poétesses l'ont fait. Mais, dans l'amour, ne cherche-t-elle pas l'impossible synthèse que représente l'Androgyne ?

Evocations, Le toucher (1903)

Les arbres ont gardé du soleil dans leurs branches. 
Voilé comme une femme, évoquant l'autrefois, 
Le crépuscule passe en pleurant… Et mes doigts 
Suivent en frémissant la ligne de tes hanches.

Mes doigts ingénieux s'attardent aux frissons 
De ta chair sous la robe aux douceurs de pétale… 
L'art du toucher, complexe et curieux, égale 
Le rêve des parfums, le miracle des sons.

Je suis avec lenteur le contour de tes hanches, 
Tes épaules, ton col, tes seins inapaisés. 
Mon désir délicat se refuse aux baisers ;
Il effleure et se pâme en des voluptés blanches.


(7) Le féminisme

Femme avant tout, elle se veut poète de la femme et rejette catégoriquement la conception traditionnelle de l'amour qui place la femme dans une situation de dépendance et de soumission. Elle est féministe car elle dénonce la domination masculine et la revendication du droit de la femme à la différence, mais réclame l'exclusion totale de l'homme du monde féminin. Elle refuse l'absolu du mariage, la maternité et même l'amour hétérosexuel conçu comme "une aberration antiphysique". Ainsi est-elle devenue le porte-drapeau de certaines féministes, la référence obligatoire dans toutes les études sur le saphisme, figure historique et littéraire revendiquée par les lesbiennes... Pour elle, la femme devait affirmer sa supériorité par son intelligence et le sentiment. Lutter contre l'homme et son infériorité revenait à se cultiver. Mais la révolte n'aboutit jamais chez Vivien à une solution d'avenir quelconque. Tout se passe comme si elle avait conçu très tôt l'idée d'une malédiction attachée à la femme. Plutôt qu'appeler les autres femme à la révolte, elle ne fait que soupirer. Ses positions lui ont valu de sévères critiques qu'elle met en scène dans ce poème.

A l'heure des mains jointes, Le pilori (1906)

Pendant longtemps, je fus clouée au pilori,
Et des femmes, voyant que je souffrais, ont ri.   
Puis, des hommes ont pris dans leurs mains une boue
Qui vint éclabousser mes tempes et ma joue.
Les pleurs montaient en moi, houleux comme des flots,
Mais mon orgueil me fit refouler mes sanglots.
Je les voyais ainsi, comme à travers un songe
Affreux et dont l'horreur s'irrite et se prolonge.
La place était publique et tous étaient venus,
Et les femmes jetaient des rires ingénus.
Ils se lançaient des fruits avec des chansons folles
Et le vent m'apportait le bruit de leurs paroles.
J'ai senti la colère et l'horreur m'envahir.
Silencieusement, j'appris à les haïr.
Les insultes cinglaient, comme des fouets d'ortie.
Lorsqu'ils m'ont détachée enfin, je suis partie.
Je suis partie au gré des vents. Et depuis lors
Mon visage est pareil à la face des morts.


(8) L'obsession de la mort

Puisqu'on ne peut oublier le monde, c'est la vie elle-même qu'il faut fuir. Le poème se fera donc chant de toutes les décadences, célébration de la perte, du déclin et de la mort. L'attrait pour le macabre et le sadique est l'autre côté de la féminité en apparence douce et désincarnée de Vivien. Même sans cela, un climat inquiétant persiste toujours. La récurrence des images macabres, l'obsession voyeuriste des corps meurtris et suppliciés, la multiplicité des figures de l'excès dénoncent une esthétique de la cruauté et de l'outrance. 

La nature chez Vivien reste toujours artificielle, nature décorative qui n'est que la projection d'un état d'âme, sorte de paysage muet où des ombres glissent dans le crépuscule violet : femmes insaisissables ou fantômes du passé perdu. Elle recherche le pays inconnu où elle pourra oublier la société et la fièvre de vivre.

Cendres et Poussières (1902)

Voici la nuit : je vais ensevelir mes morts,
Mes songes, mes désirs, mes douleurs, mes remords,
Tout le passé... je vais ensevelir mes morts.
J'ensevelis, parmi les sombres violettes,
Tes yeux, tes mains, ton front et tes lèvres muettes,
Ô toi qui dors parmi les sombres violettes !
J'emporte cet éclair dernier de ton regard...
Dans le choc de la vie et le heurt du hasard,
J'emporte ainsi la paix de ton dernier regard.
Je couvrirai d'encens, de roses et de roses,
La pâle chevelure et les paupières closes 
D'un amour dont l'ardeur mourut parmi les roses.
Que s'élève vers moi l'âme froide des morts,
Abolissant en moi les craintes, les remords,
Et m'apportant la paix souriante des morts !
Que j'obtienne, dans un grand lit de violettes,
Cette immuable paix d'éternités muettes
Où meurt jusqu'à l'odeur des douces violettes !
Que se reflète, au fond de mon calme regard,
Un vaste crépuscule immobile et blafard !
Que diminue enfin l'ardeur de mon regard !
Mais que j'emporte aussi le souvenir des roses,
Lorsqu'on viendra poser sur mes paupières closes
Les lotus et les lys, les roses et les roses !...


(9) Un refuge loin de la réalité

La poésie de Vivien se caractérise par une sorte d'exclusion. On sent à chaque instant comme un refus du monde et de la vie extérieure. Les portes de la chambre restent closes, les humains sont maintenus à distance et la femme ne cherche que l'oubli en compagnie d'une amie qui est souvent autant une soeur qu'une amante. C'est "l'heure exquise", le départ pour le rêve et l'illusion déjà chanté par Baudelaire et Verlaine. Elle voudrait faire de sa poésie une sorte de nirvana, où le sentiment de l'existence s'apaise délicieusement et s'évanouit peu à peu. Mais une telle paix n'est jamais que provisoire. Chocs, troubles et angoisses se font sentir à nouveau.

Cendres et poussières, Lassitude (1902)

Je dormirai ce soir d'un large et doux sommeil.
Fermez les lourds rideaux, tenez les portes closes,
Surtout ne laissez pas pénétrer le soleil.
Mettez autour de moi le soir trempé de roses.

Posez, sur la blancheur d'un oreiller profond,
Ces mortuaires fleurs dont le parfum obsède.
Posez-les dans mes mains, sur mon coeur, sur mon front,
Ces fleurs pâles, qui sont comme une cire tiède.

Et je dirai très bas : " Rien de moi n'est resté.
Mon âme enfin repose. Ayez donc pitié d'elle !
Respectez son repos pendant l'éternité."
Je dormirai ce soir de la mort la plus belle.

Que s'effeuillent les fleurs, tubéreuses et lys,
Et que se taise, enfin, au seuil des portes closes,
Le persistant écho des sanglots de jadis...

Ah ! le soir infini ! le soir trempé de roses !


(10) L'agonie

Vers la fin de sa vie, le sentiment d'une vague et immense  persécution lui fera inventer des menaces imaginaires. Ainsi se décrira-t-elle comme la victime du tyran jaloux et sadique qui l'emprisonnait : Hélène de Zuylen. Travestie en maître tout puissant et sadique, nouvel avatar de la mère castratrice, la baronne devenait ainsi un fantôme menaçant destiné à excuser auprès de ses amis son délabrement physique et moral, la transformant en victime d'une malveillance imaginaire qui rôde et la guette. Mythomane, elle voulait donner l'impression à elle et aux autres qu'elle était encore aimée. Elle s'enferma dans ses propres délires et se mit à croire à ses fantasmes. Recluse, apeurée, égarée, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. La jalousie et le dépit amoureux accentuaient cela : ainsi Hélène lui devint infidèle. Vivien éprouva un fort sentiment de culpabilité. Elle s'appliqua à se détruire elle-même. Elle n'avait cependant ni la force, ni la volonté de chercher une mort rapide. Son agonie se prolongea durant deux années.

Elle accumule les liaisons et les passades : elle se met à fréquenter le demi-monde, certains milieux d'actrices et de courtisanes, dont une demi-mondaine de bas étage, Jeanne de Bellune caractérisée par sa laideur et sa vulgarité. Elle se replie de plus en plus sur elle-même.  Elle ne chante plus dans ses poèmes que les ruines, le déclin, l'automne, le silence. L'amour et la poésie ne sont plus que du passé. Elle se met en tête d'écrire une biographie d'Anne Boleyn, symbole féminin de la défaite, qu'elle rédige hâtivement en en faisant une victime, une martyre de la société et des hommes. Elle lui permet de vivre par anticipation sa propre mort. Elle devient un être factice, posé et affecté. Puis tous les maux surviennent : troubles de l'estomac, de la vue, paralysie, amnésie. Hélène s'occupera d'elle jusqu'à la fin.

Haillons, La bonne coupe (1910)

Je souhaite âprement la coupe de ciguë,
Car l'amour est en moi comme une fièvre aiguë…
Je veux terriblement le breuvage final
Qui seul guérit, qui seul peut endormir le mal.
J'ai traîné cette vie incertaine et mauvaise,
Car mon âme est en moi, en éternel malaise…
Je sens grandir toujours l'effroi des lendemains !
Qui donc m'apportera la ciguë en ses mains ?...

Poètes sur le Net

Adriano - Agrodolce - Alex - Amanieux Laureline - Ambry Amélie - Audelon Véronique - Averlan Amélie - Bachelier Laure- Bajzik Nadeige - Bodson-Mary Bernadette - Boland Micheline - Bornert Célia - Cantin Mélanie - Carpentier Marie-France - Chavanne Marie-Amélie - Chicca - Citti Christiane - Claire - Cresci Aline - Cudel Chantal - Dahmani Pascale - Divers - Doussaud Valérie - English Chantal - Feld Nathalie - Francoeur Claudette - Fric Gabrielle - Gentiane - Gioia - Godard Isabelle - Haddad Colette - Hamza Aïda - Juaire Michelle - Kopp Dorothée - Lamy Alice - Lange Catherine - Lauranne - Laurentine Renée - Lavalette Michèle - Leigh Dorothy - Le Marchand Patricia - Liza - Lunapiena - Lussier Hélène - Lux Angèle - Matthieu Isabelle - Millaire Gertrude - Nath - Noirfalise Maggy - Oneiros - Oudard Anne-Marie - Pannier Evelyne - Pauline - Pavot Lydia - Péneau Natacha - Pier de Lune - Prévost Annie - Renard Ghislaine - Rougé Odile - Savoie Jennifer - Sonia - Soris Hélène - Stordeur-Dom Béatrice - Toutain Marie-Noëlle - Urban-Menninger Françoise - Vieux Muriel - Zhour Leïla

Sites de référence






















Poésie française (1)
Poésie française (2)
Club des poètes
Le jardin des muses
Le florilège de Xian
Le paradis des albatros














L'anthologie
de Georges Pompidou

Poètes classiques

Moyen Âge


16ème siècle


17ème siècle


18ème siècle


19ème siècle

Ackermann Louise - Allais Alphonse - Arvers Félix - Banville Théodore de - Barbey d'Aurevilly Jules - Barbier Auguste - Bataille Henry - Baudelaire Charles - Beauchemin Nérée - Bertrand Aloysius - Borel Petrus - Bouilhet Louis - Breton Jules - Cadou René-Guy - Chapman William - Chateaubriand François-René de - Coppée François - Corbière Tristan - Cros Charles - Desbordes-Valmore Marceline - Dierx Léon - Elskamp Max - Evanturel Eudore - Fabié François - Forneret Xavier - France Anatole - Fréchette Louis-Honoré - Garneau Alfred - Gautier Théophile - Gilkin Iwan - Gourmont Remy de - Guérin Charles - Heredia José Maria de - Hugo Victor - Jarry Alfred - Laforgue Jules - Lahor Jean - Lamartine Alphonse de - Lautréamont I. Ducasse, comte de - Le May Léon-Pamphile - Leconte de Lisle Charles - Lefèvre-Deumier Jules - Lenoir Joseph - Levet Henry Jean-Marie - Louÿs Pierre - Mallarmé Stéphane - Maupassant Guy de - Ménard Louis - Mendès Catulle - Mérat Albert - Merrill Stuart - Mikhaël Ephraïm - Moréas Jean - Musset Alfred de - Nelligan Emile - Nerval Gérard de - Nouveau Germain - Proust Marcel - Richepin Jean - Rimbaud Arthur - Rodenbach Georges - Rollinat Maurice - Rostand Edmond - Sainte-Beuve Charles - Samain Albert - Signoret Emmanuel - Sully Prudhomme René-François - Toulet Paul-Jean - Van Lerberghe Charles - Verhaeren Emile - Verlaine Paul - Verne Jules - Vigny Alfred de

20ème siècle